Dimanche 5 septembre, l'ETA a annoncé une nouvelle trêve via une vidéo diffusée sur la BBC. Après l'échec de la dernière négociation, menée en 2006 entre le gouvernement Zapatero et l'organisation terroriste basque, qui s'était soldée par un attentat mortel à la bombe à l'aéroport de Madrid, ce nouveau cessez-le-feu a plutôt été accueilli froidement par les autorités et les observateurs. L'annonce de cette trêve intervient pourtant dans un contexte qui pourrait s'avérer favorable: depuis novembre 2009, la branche politique de l'ETA, Batasuna, illégalisée depuis 2003, se dit prête à parvenir à un règlement exclusivement politique- et non armé- de la question basque.
Luis Aizpeolea, journaliste au « Pais » et spécialiste de l’ETA revient ici sur les enjeux de la nouvelle trêve, ainsi que sur les échecs des cessez-le-feu déclarés précédemment.
Au lendemain de la diffusion du communiqué d’ETA, la plupart des journaux espagnols s’accordaient à voir dans ce nouveau cessez-le-feu une « fausse trêve », surtout provoquée par l’état de faiblesse dans lequel se trouve actuellement l’organisation terroriste. Quel est votre avis sur la question ?
Je dirais qu’on ne peut pas de but en blanc considérer cette nouvelle trêve comme un piège. Il est clair que les termes du communiqué diffusé le 5 septembre par l’organisation sont insuffisants, au regard des exigences que lui avait adressées sa branche politique, Batasuna. Depuis plusieurs mois maintenant, l’organe de la gauche abertzale (« patriote » en basque), qui veut régler la question basque par des voies démocratiques, demande en effet à ETA de s’engager à abandonner les armes. Pour l’instant, l’organisation terroriste semble répondre timidement à ces demandes puisque son communiqué parle simplement d’une trêve là où Batasuna lui réclamait une « trêve permanente et vérifiable ». Mais à en croire Brian Currin (le médiateur sud-africain choisi par la gauche abertzale dans cette affaire), les choses vont dans le bon sens, puisqu’un deuxième communiqué d’ETA, plus proche des revendications de Batasuna, devrait faire son apparition avant la fin de cette année.
Pour résumer, la nouveauté dans ce cessez-le-feu, c’est d’une part que Batasuna soit favorable à un règlement uniquement politique de la question basque et d’autre part qu’elle soit en position de faire pression en ce sens sur ETA. Ce qui est donc certain aujourd’hui, c’est la volonté de Batasuna d’en terminer avec la violence. Ce qu’on continue en revanche d’ignorer, c’est jusqu’où la branche politique sera capable d’imposer ses vues auprès de la totalité d’ETA.

Annonce du communiqué d'ETA, dimanche 5 septembre
Si Batasuna désire tant rentrer à nouveau dans la légalité (la branche politique a en effet été déclarée illégale en 2003 en raison de sa position ambiguë par rapport au terrorisme), pourquoi ne rompt-elle pas simplement avec l’organisation terroriste ?
Batasuna ne franchit pour l’instant pas ce pas parce qu’elle ne veut pas perdre l’héritage politique que représente pour elle l’ETA. En rompant immédiatement avec ETA, la branche politique perdrait en effet un réservoir de voix et de soutiens importants. Plutôt que d’isoler ETA, elle veut donc l’amener à infléchir sa position sur l’abandon des armes. Mais cela prendra du temps. Voilà pourquoi il est fort peu probable que Batasuna soit à nouveau légalisée avant les élections municipales de 2011. Mais même après cette échéance, il est vraisemblable qu’elle continuera à faire pression sur l’organisation terroriste. Maintenant, si celle-ci lui opposait une fin de non-recevoir, il y a fort à parier que Batasuna finirait elle aussi par rompre avec ETA.
Que sait-on de la situation d’ETA aujourd’hui ? On dit l’organisation terroriste très affaiblie, mais elle continue cependant d’exister, avec à sa tête de nouveaux chefs...
ETA est très affaiblie, c’est une certitude. En trois ans, la direction de l’organisation aura été démantelée à quatre reprises. Et quand bien même ETA a porté à sa tête de nouveaux chefs- apparemment deux femmes- elle apparaît aujourd’hui très désorganisée. En fait, depuis l’arrestation de Mikel Carrera en mai dernier, il n’y a plus de leadership bien défini au sein de l’appareil militaire d’ETA. Cela ne veut pas dire que l’organisation n’est pas en capacité de commettre un nouvel attentat, si elle décidait de rompre la nouvelle trêve qu’elle vient d’annoncer.
Vous allez bientôt publier un livre sur la dernière tentative de négociations menée en 2006 par le gouvernement Zapatero avec ETA, négociations qui avaient avorté avec l’attentat d’ETA à l’aéroport de Madrid. Pourquoi ces pourparlers avaient-ils finalement échoué selon vous ?
Ces négociations ont avant tout échoué parce qu’ETA n’a finalement jamais vraiment envisagé d’abandonner les armes. C’est d’ailleurs cette raison qui est à l’origine des échecs des trois grandes négociations de paix qu’il y a eu à travers l’histoire : les conversations d’Argel en 1989, le pacte de Lizarra en 1999 et les processus de paix de 2006.
Pour parler plus précisément de 2006, il y avait certes un secteur de l’organisation terroriste, celui représenté par Josu Ternera, qui était prêt à déposer les armes moyennant des contreparties comme l’amnistie de prisonniers. Mais la jeune direction, composée de gens comme Txeroki, « Thierry » ou Mikel Carrera n’a elle jamais envisagé un seul instant l’abandon de la violence. Il faut ajouter à cela que le climat politique de l’époque n’a pas non plus aidé les pourparlers à aboutir. Le gouvernement de Zapatero s’est ainsi heurté à un refus radical de la part du Parti populaire de soutenir ces négociations. La droite espagnole a même fait de cette question un enjeu électoral, faisant tout ce qu’elle pouvait pour enrayer ces tentatives de dialogue.
Tout cela fait qu’aujourd’hui, il est impossible qu’il y ait le même type de pourparlers. Le gouvernement de Zapatero a ainsi posé comme préalable à toute négociation l’abandon des armes par ETA, et a reçu en cela l’assentiment de toutes les forces politiques, y compris celui du Parti nationaliste basque (PNV).
Petite chronologie de l’ETA
1959 : formation d’Euskadi ta Askatasuna (« Pays basque et liberté »)
1973 : attentat mortel sur Luis Carrero Blanco, président du Conseil sous Franco
1980: année la plus sanglante d'ETA, avec 118 victimes
1983 : formation des GAL, Groupes Anti-terroristes de Libération, cellules étatiques clandestines devant éliminer les terroristes d’ETA. Ces groupes créés sous Felipe Gonzalez commettent alors de nombreuses bavures.
Janvier-avril 1989 : première trêve dans l’histoire d’ETA
1998 : accords de Lizarra entre nationalistes basques et trêve consécutive, rompue en 1999
27 mars 2003 : illégalisation de Batasuna sur la base de la loi des partis
2005 : le Parlement espagnol vote une résolution de dialogue avec ETA, à condition que l’organisation fasse preuve d’une volonté non-équivoque d’abandonner la violence
22 mars 2006 : cessez-le-feu permanent
30 décembre 2006 : attentat à la bombe à Barajas- 2 morts
novembre 2009 : document d’Alsasua publié par Batasuna, dans lequel les représentants de la gauche abertzale disent vouloir s’impliquer pour un règlement politique de la question basque
5 septembre 2010 : nouvelle trêve
A ce jour, on dénombre 829 personnes tuées par l’ETA, depuis la formation de l’organisation terroriste en 1959.







