lundi 13 septembre 2010

ETA- Les enjeux de la nouvelle trêve

Dimanche 5 septembre, l'ETA a annoncé une nouvelle trêve via une vidéo diffusée sur la BBC. Après l'échec de la dernière négociation, menée en 2006 entre le gouvernement Zapatero et l'organisation terroriste basque, qui s'était soldée par un attentat mortel à la bombe à l'aéroport de Madrid, ce nouveau cessez-le-feu a plutôt été accueilli froidement par les autorités et les observateurs. L'annonce de cette trêve intervient pourtant dans un contexte qui pourrait s'avérer favorable: depuis novembre 2009, la branche politique de l'ETA, Batasuna, illégalisée depuis 2003, se dit prête à parvenir à un règlement exclusivement politique- et non armé- de la question basque.

Luis Aizpeolea, journaliste au « Pais » et spécialiste de l’ETA revient ici sur les enjeux de la nouvelle trêve, ainsi que sur les échecs des cessez-le-feu déclarés précédemment.

Au lendemain de la diffusion du communiqué d’ETA, la plupart des journaux espagnols s’accordaient à voir dans ce nouveau cessez-le-feu une « fausse trêve », surtout provoquée par l’état de faiblesse dans lequel se trouve actuellement l’organisation terroriste. Quel est votre avis sur la question ?

 Je dirais qu’on ne peut pas de but en blanc considérer cette nouvelle trêve comme un piège. Il est clair que les termes du communiqué diffusé le 5 septembre par l’organisation sont insuffisants, au regard des exigences que lui avait adressées sa branche politique, Batasuna. Depuis plusieurs mois maintenant, l’organe de la gauche abertzale (« patriote » en basque), qui veut régler la question basque par des voies démocratiques, demande en effet à ETA de s’engager à abandonner les armes. Pour l’instant, l’organisation terroriste semble répondre timidement à ces demandes puisque son communiqué parle simplement d’une trêve là où Batasuna lui réclamait une « trêve permanente et vérifiable ». Mais à en croire Brian Currin (le médiateur sud-africain choisi par la gauche abertzale dans cette affaire), les choses vont dans le bon sens, puisqu’un deuxième communiqué d’ETA, plus proche des revendications de Batasuna, devrait faire son apparition avant la fin de cette année.

Pour résumer, la nouveauté dans ce cessez-le-feu, c’est d’une part que Batasuna soit favorable à un règlement uniquement politique de la question basque et d’autre part qu’elle soit en position de faire pression en ce sens sur ETA. Ce qui est donc certain aujourd’hui, c’est la volonté de Batasuna d’en terminer avec la violence. Ce qu’on continue en revanche d’ignorer, c’est jusqu’où la branche politique sera capable d’imposer ses vues auprès de la totalité d’ETA.


Annonce du communiqué d'ETA, dimanche 5 septembre

Si Batasuna désire tant rentrer à nouveau dans la légalité (la branche politique a en effet été déclarée illégale en 2003 en raison de sa position ambiguë par rapport au terrorisme), pourquoi ne rompt-elle pas simplement avec l’organisation terroriste ?

Batasuna ne franchit pour l’instant pas ce pas parce qu’elle ne veut pas perdre l’héritage politique que représente pour elle l’ETA. En rompant immédiatement avec ETA, la branche politique perdrait en effet un réservoir de voix et de soutiens importants. Plutôt que d’isoler ETA, elle veut donc l’amener à infléchir sa position sur l’abandon des armes. Mais cela prendra du temps. Voilà pourquoi il est fort peu probable que Batasuna soit à nouveau légalisée avant les élections municipales de 2011. Mais même après cette échéance, il est vraisemblable qu’elle continuera à faire pression sur l’organisation terroriste. Maintenant, si celle-ci lui opposait une fin de non-recevoir, il y a fort à parier que Batasuna finirait elle aussi par rompre avec ETA.

 Que sait-on de la situation d’ETA aujourd’hui ? On dit l’organisation terroriste très affaiblie, mais elle continue cependant d’exister, avec à sa tête de nouveaux chefs...

ETA est très affaiblie, c’est une certitude. En trois ans, la direction de l’organisation aura été démantelée à quatre reprises. Et quand bien même ETA a porté à sa tête de nouveaux chefs- apparemment deux femmes- elle apparaît aujourd’hui très désorganisée. En fait, depuis l’arrestation de Mikel Carrera en mai dernier, il n’y a plus de leadership bien défini au sein de l’appareil militaire d’ETA. Cela ne veut pas dire que l’organisation n’est pas en capacité de commettre un nouvel attentat, si elle décidait de rompre la nouvelle trêve qu’elle vient d’annoncer.

Vous allez bientôt publier un livre sur la dernière tentative de négociations menée en 2006 par le gouvernement Zapatero avec ETA, négociations qui avaient avorté avec l’attentat d’ETA à l’aéroport de Madrid. Pourquoi ces pourparlers avaient-ils finalement échoué selon vous ?

Ces négociations ont avant tout échoué parce qu’ETA n’a finalement jamais vraiment envisagé d’abandonner les armes. C’est d’ailleurs cette raison qui est à l’origine des échecs des trois grandes négociations de paix qu’il y a eu à travers l’histoire : les conversations d’Argel en 1989, le pacte de Lizarra en 1999 et les processus de paix de 2006.

Pour parler plus précisément de 2006, il y avait certes un secteur de l’organisation terroriste, celui représenté par Josu Ternera, qui était prêt à déposer les armes moyennant des contreparties comme l’amnistie de prisonniers. Mais la jeune direction, composée de gens comme Txeroki, « Thierry » ou Mikel Carrera n’a elle jamais envisagé un seul instant l’abandon de la violence. Il faut ajouter à cela que le climat politique de l’époque n’a pas non plus aidé les pourparlers à aboutir. Le gouvernement de Zapatero s’est ainsi heurté à un refus radical de la part du Parti populaire de soutenir ces négociations. La droite espagnole a même fait de cette question un enjeu électoral, faisant tout ce qu’elle pouvait pour enrayer ces tentatives de dialogue.

Tout cela fait qu’aujourd’hui, il est impossible qu’il y ait le même type de pourparlers. Le gouvernement de Zapatero a ainsi posé comme préalable à toute négociation l’abandon des armes par ETA, et a reçu en cela l’assentiment de toutes les forces politiques, y compris celui du Parti nationaliste basque (PNV).

Petite chronologie de l’ETA

1959 : formation d’Euskadi ta Askatasuna (« Pays basque et liberté »)

1973 : attentat mortel sur Luis Carrero Blanco, président du Conseil sous Franco

1980: année la plus sanglante d'ETA, avec 118 victimes  

1983 : formation des GAL, Groupes Anti-terroristes de Libération, cellules étatiques clandestines devant éliminer les terroristes d’ETA. Ces groupes créés sous Felipe Gonzalez commettent alors de nombreuses bavures.

Janvier-avril 1989 : première trêve dans l’histoire d’ETA

1998 : accords de Lizarra entre nationalistes basques et trêve consécutive, rompue en 1999

27 mars 2003 : illégalisation de Batasuna sur la base de la loi des partis

2005 : le Parlement espagnol vote une résolution de dialogue avec ETA, à condition que l’organisation fasse preuve d’une volonté non-équivoque d’abandonner la violence

22 mars 2006 : cessez-le-feu permanent

30 décembre 2006 : attentat à la bombe à Barajas- 2 morts

novembre 2009 : document d’Alsasua publié par Batasuna, dans lequel les représentants de la gauche abertzale disent vouloir s’impliquer pour un règlement politique de la question basque

5 septembre 2010 : nouvelle trêve

A ce jour, on dénombre 829 personnes tuées par l’ETA, depuis la formation de l’organisation terroriste en 1959.

jeudi 25 février 2010

L'avortement, enfin un droit en Espagne

"Por fin!" Enfin! 25 ans après que l'avortement a pour la première fois fait l'objet d'une dépénalisation en Espagne, il a enfin été "légalisé" hier au Sénat. En votant par 132 voix contre 126 (et une abstention) en faveur du projet de loi libéralisant l'avortement en Espagne, la deuxième chambre du pouvoir législatif a en effet mis un terme au long combat qui aura précédé cette réforme-clé pour de nombreuses femmes espagnoles. 
La loi entrera elle définitivement en vigueur en juin prochain, mais la réforme portée par le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero est maintenant bel et bien acquise: dorénavant, une femme qui désirera avorter en Espagne pourra le faire librement jusqu'à sa 14e semaine de grossesse (à titre de comparaison: 12 semaines en France), et jusqu'à sa 22e si sa santé ou celle du foetus sont en péril. Le jour et la nuit donc avec ce qui avait cours dans la péninsule depuis 1985, où l'avortement n'était dépénalisé qu'en trois cas de figures bien précis: en cas de grossesse consécutive à un viol, en cas de malformation du foetus ou en cas de "risque grave pour la santé physique ou psychique" de la future mère. Jusqu'ici, c'est ce dernier argument que les Espagnoles utilisaient comme "faille juridique" pour avorter. Mais la situation de certaines femmes était tout sauf enviable, ce cas de figure requérant au préalable le certificat d'un médecin assurant que l'avortement demandé était bien justifié par ledit état de détresse physique ou psychique. Rien d'évident quand on connaît l'opposition de certains membres du secteur médical espagnol à l'avortement... 

La ministre socialiste pour l'Egalité, Bibiana Aido, qui a porté le projet de loi sur l'IVG

La nouvelle "loi sur la santé sexuelle et l'IVG" a donc à la fois le mérite de redonner aux Espagnoles un droit fondamental, celui de disposer de leur corps, et de clarifier les choses. Mais que ce fut long pour en arriver là! Alors qu'elle figurait déjà dans le programme du PSOE en 2004, cette réforme aura mis six ans à aboutir... La faute à la résistance d'une partie de l'opinion publique, copieusement attisée par l'Eglise catholique et par le Parti Populaire. Portée par des motifs avant tout religieux, cette opposition avait culminé en octobre 2009, au cours d'une manifestation massive organisée par les associations de défense du droit à la vie (cf post d'octobre: "Une nouvelle loi pro-avortement aux forceps"). 
Ce débat sur l'avortement, le PP aura naturellement aussi tenté de le récupérer à des fins électorales, mais il aura été gêné dans cette entreprise par sa propre position du temps de José Maria Aznar. A l'époque, le gouvernement de droite avait en effet été jugé trop laxiste par son électorat traditionaliste, qui lui avait reproché de ne pas être revenu sur l'ancienne loi de dépénalisation, datant de 1985. Soucieux de reconquérir cet électorat ultra-conservateur, le PP a cette fois-ci misé sur ce qu'il estimait être l'aspect le plus vulnérable de la nouvelle loi: une disposition permettant aux mineures de 16 et 17 ans d'avorter sans en demander l'autorisation à leurs parents, et même sans les en avertir. 
Secondaire par rapport aux délais introduits par ailleurs, c'est pourtant cette mesure qui a le plus suscité la polémique, y compris au sein de la propre majorité socialiste. Finalement, le gouvernement aura aussi réussi à sauver cette disposition, en soutenant un amendement du Congrès prévoyant qu'en définitive, les mineures en question auraient tout de même à informer un de leurs parents de leur volonté d'avorter, à moins que cette obligation ne les mette en situation de "grave conflit" avec leurs géniteurs. 
Malmené en ce moment sur le plan économique, en passe de liquider certains acquis sociaux au nom d'un soi-disant plan de relance (retraite à 67 ans, renforcement de la précarité des contrats de travail), le gouvernement de Zapatero signe toutefois avec cette réforme de l'avortement une belle victoire sociale qui pourra peut-être raviver l'adhésion d'une partie de son électorat habituel.

vendredi 19 février 2010

Attention Garzón!

Ces jours-ci, la chasse au Baltasar Garzón est ouverte. Ce juge espagnol qui a acquis une renommée internationale dans les années 90 en donnant notamment l'ordre d'arrêter l'ex-dictateur chilien Augusto Pinochet se trouve ainsi actuellement sous la menace d'une suspension d'une durée indéterminée, voire d'un procès pour "prévarication" dans l'exercice de ses fonctions de magistrat.
L'accusation, qui, formulée de cette manière, semble sérieuse, verse pourtant immédiatement dans le ridicule lorsqu'on creuse un peu l'affaire. Ce que le Tribunal Suprême- la plus haute instance de l'appareil judiciaire espagnol- a reconnu comme étant de la prévarication, c'est ainsi l'investigation par Garzón des crimes et exactions du franquisme sous la Guerre Civile espagnole. En septembre 2008, le magistrat hyperactif s'était en effet déclaré compétent pour instruire les forfaits des partisans du Caudillo, faisant ainsi fi de la loi d'amnistie votée en 1977, au moment où l'Espagne entamait sa transition vers la démocratie. Il est vrai que Garzón a entre-temps refermé le dossier, le transmettant notamment à des jurisprudences locales chargées de continuer à dresser une liste exacte des disparus sous le régime de Franco, mais force est de reconnaître que l'initiative avait tout ce qu'il y a de plus louable. 
Eh bien, non, pour le Tribunal Suprême espagnol, il y a là des signes de "prévarication". On croit rêver. Et il faut même carrément se pincer quand on s'intéresse à l'origine de cette accusation. Tout est en effet parti d'une plainte déposée par "Manos Limpias", un syndicat de la fonction publique connu pour ses positions... d'extrême-droite. Le collectif, présidé par l'ancien dirigeant du Frente Nacional Miguel Bernard, avait ainsi déposé plainte contre Garzón, estimant que le juge avait ici outrepassé ses fonctions, "se déclarant compétent dans une affaire, où il ne l'était justement pas". Une plainte à laquelle s'étaient empressés de se joindre l'organisation Libertad e Identitad et... La Phalange, digne héritière de l'appareil franquiste. Là où l'affaire touche au surréel et suscite l'interrogation sur le bon fonctionnement de certains garants de la démocratie espagnole, c'est quand le Tribunal Suprême a reconnu cette plainte comme valide, en mai 2009. Depuis, le temps a passé, permettant au magistrat du Tribunal Suprême Luciano Varela d'instruire l'affaire. Une affaire dans laquelle il a rendu ses conclusions le 4 février dernier, confirmant que Baltasar Garzón pouvait bien être poursuivi pour prévarication pour avoir estimé pouvoir lancer des poursuites contre d'anciens partisans de Franco. Dans son rapport, Varela qualifie notamment d'"ignorance inexcusable" le fait que Garzón ait prétendu pouvoir passer outre la loi d'amnistie ayant tiré un trait sur les forfaits commis sous le franquisme. 

Le juge espagnol Baltasar Garzón 

Comme on peut le voir, l'affaire est éminemment politique: le Tribunal Suprême, pas vraiment connu pour ses positions progressistes, se fait ici le défenseur du statu quo, du lavage de cerveau, en un mot de tous ceux qui préfèrent que l'on ferme à jamais les yeux sur ce passé on ne peut plus dérangeant. Et ce au mépris de toutes les lois internationales. Ainsi, Varela ferait bien de retourner contre lui l'accusation d'"ignorance inexcusable" qu'il adresse à Garzón, lui qui feint d'ignorer l'existence de nombreuses recommandations internationales qui ont condamné cette amnésie de l'Espagne vis-à-vis de la période franquiste. Mais dans cette affaire, il est aussi permis de se demander si le front conservateur qui s'est formé contre Garzón n'est pas aussi motivé par d'autres raisons que le seul souhait de laisser reposer à jamais le passé franquiste. Après tout, il ne serait pas farfelu de voir aussi dans cette chasse au Baltasar l'influence du PP, sans doute pas mécontent de voir "tomber" celui qui il n'y a pas si longtemps lui avait encore cherché des noises dans le scandale de corruption Gürtel.
Enfin, à ce front uni que l'on peut qualifier d'idéologique s'ajoute aussi une autre fronde contre Garzón, attisée elle par les jalousies que ce juge un peu trop médiatique a pu susciter au sein de sa profession. En témoigne notamment une deuxième plainte déposée contre le juge par deux avocats l'accusant d'avoir archivé une enquête qu'il menait contre la banque espagnole Santander, quelques mois après avoir donné à New-York une conférence rémunérée par cette même banque. Une chose est sûre: ce bourreau de travail, toujours en quête d'affaires retentissantes (de l'instruction de dossiers impliquant ETA aux Groupes Anti-terroristes de Libération), dérange, incommode, irrite une partie de la profession...
La suite, la voici: menacé d'être suspendu de ses fonctions avant même l'ouverture d'un possible procès, Garzón a désormais jusqu'au 26 février pour présenter sa défense devant le Conseil Général du Pouvoir Judiciaire. C'est à celui-ci que revient la décision de suspendre ou non le magistrat de ses fonctions, indépendamment du procès qui sera lui enclenché ou pas par le Tribunal Suprême. Dans cette farce ubuesque, Garzón peut en tout cas compter sur la mobilisation de la communauté internationale qui, ces derniers jours, lui a apporté son soutien de manière massive, des syndicats de magistrats à de nombreux organes de presse. Le "Los Angeles Times" s'est ainsi récemment fendu d'un éditorial où il critiquait "l'instrumentalisation de la justice espagnole à des fins politiques" et prenait la défense de Garzón. Mais en Espagne aussi, le juge bénéficie de l'appui de la société civile et d'une partie de sa profession. Verdict dans les prochaines semaines. 

mardi 26 janvier 2010

L'indépendantisme basque veut se refaire une virginité

L'indépendantisme basque peut-il à nouveau recouvrer le visage de la légalité? C'est en tout cas le pari dans lequel s'est lancé depuis novembre dernier une partie de la gauche "abertzale" (patriotique) basque. Le 14 novembre dernier, ce mouvement nationaliste a en effet fait part de son intention de militer désormais pour une solution purement politique à la question basque, abandonnant par là-même tout soutien à la lutte armée de l'ETA. Dans le communiqué rédigé à cette occasion depuis la localité basque d'Alsasua, il était ainsi question d'un "processus démocratique" qui se déroulerait "en l'absence totale de violence et sans la moindre ingérence". Et depuis hier, c'est ce même communiqué qui a commencé à être distribué dans les boîtes aux lettres du Pays basque. L'enjeu pour la cause indépendantiste basque: retrouver une représentation politique avant les élections municipales de 2011. 
Depuis 2003 et l'interdiction du parti Batasuna, vitrine politique de l'organisation terroriste ETA, les tenants d'une indépendance complète du Pays basque ne sont en effet plus représentés sur l'échiquier politique espagnol. Or, consciente de la fatigue de la population face aux crimes à répétition de l'ETA (828 morts en l'espace de 50 ans), la gauche abertzale est justement en train de revoir sa stratégie et de rompre définitivement avec les partisans de la lutte armée. 

L'un des principaux leaders du mouvement abertzale: Arnaldo Otegi

Reste à savoir si ce pari de démocratisation de la cause indépendantiste peut être mis en musique. Car plusieurs obstacles semblent ces derniers temps entraver le retour à la respectabilité du mouvement abertzale. Le premier d'entre eux est sans conteste le risque de se voir priver de ses dirigeants les plus emblématiques. Ainsi Arnaldo Otegi et Rafael Diez Usabiaga, deux des leaders les plus connus du mouvement viennent-ils tout juste d'être mis en examen par le juge Baltazar Garzon pour leur récente implication dans Bateragune, le "successeur" du parti interdit Batasuna. En octobre 2009, la nouvelle formation politique avait en effet été démantelée par les forces de sécurité, les autorités invoquant, comme pour Batasuna en son temps, le soutien indirect de Bateragune à la lutte armée de l'ETA. Et cela alors qu'Otegi et Usabiaga sont justement considérés comme les initiateurs de l'appel pacifiste et démocratique lancé à la gauche abertzale. Une posture qui n'a cependant pas convaincu le juge Garzon qui, dans son acte d'accusation rendu public lundi 25 janvier, voit "dans les activités déployées par Arnaldo Otegi comme principal dirigeant de Bateragune une possible stratégie pour obtenir des trêves cachées qui bénéficieraient à ETA". Et d'affirmer que Bateragune, en tant que comité de direction de la gauche abertzale, doit être considéré comme un organe créé et contrôlé par l'organisation terroriste. Pour ce chef d'accusation, Otegi et Usabiaga pourraient encourir entre 10 et 15 ans de prison, sans compter qu'ils sont également cités à comparaître pour d'autres faits devant la justice. Demain mercredi 27 janvier, Otegi aura ainsi à répondre de l'hommage qu'il avait rendu en juillet 2005 à José Maria Sagarduy, le plus vieux prisonnier de l'ETA alors détenu en Espagne.
Indépendamment de cette possible "mise hors circuit" de ses leaders, la gauche abertzale se retrouve aussi face à un problème de crédibilité. Sa stratégie de distanciation par rapport à l'ETA ne fonctionnera sans doute que si la formation autour d'Otegi choisit de condamner une bonne fois pour toutes les crimes de la branche armée. Or Otegi et d'autres laissent encore et toujours planer une ambiguïté sur ce chapitre. Il s'agit pourtant là d'une nécessité d'autant plus impérieuse qu'ETA, poussée dans ses retranchements par les récentes arrestations de certains de ses membres, a annoncé un durcissement de ses actions. Début janvier, l'organisation terroriste a ainsi diffusé via le journal patriotique "Gara" un communiqué dans lequel elle affirmait sa volonté de frapper à nouveau et faisait part de son rejet de toute trêve. Tant que l'ETA n'aura pas fait le choix de déposer les armes, il y a donc fort à parier que toute autre solution avancée par les mouvements indépendantistes sera "polluée" par les agissements sordides de la lutte armée.

mardi 19 janvier 2010

La zonzon par Monzon

Décidément, les (très) bons films sur la prison ont le vent en poupe. Après le terrible "Un prophète", de Jacques Audiard, voici le tout aussi dévastateur "Cellule 211". Enfin, en France, il faudra encore un peu patienter avant de voir cette coproduction hispano-française, sortie en novembre dernier dans la péninsule ibérique. Le film du réalisateur espagnol Daniel Monzon, à la saveur âcre et étouffante comme l'air d'une prison, est actuellement en lice pour les prix Goya 2010, qui seront décernés le 14 février prochain. Une récompense qui serait largement méritée et qui lancerait incontestablement la carrière internationale de l'oeuvre. D'ici là, en voici déjà un premier aperçu, histoire de vous mettre en appétit.

Luis Tosar en "Malamadre" et le réalisateur Daniel Monzon 

Juan est un peu nerveux: c'est son premier jour en prison, non pas en tant que détenu, mais en tant que maton, un travail qu'il a accepté pour mettre à l'abri sa famille en passe de s'agrandir (sa femme, Elena, attend un enfant). Le jeune homme ne va pas tarder à faire connaissance avec le monde terriblement oppressant de la prison et ses problèmes qui, entre Espagne et France, se ressemblent étrangement: surpopulation carcérale, conditions de vie et d'hygiène catastrophiques, vétusté totale des bâtiments. La prison de Zamora (Castille-et-Léon) dans laquelle il commence son travail n'échappe pas à la règle, mais Juan va, plus qu'aucun autre, l'apprendre à ses dépens. Lors du tour du propriétaire que lui font faire ses collègues, il reçoit en effet un morceau de plâtre sur la tête et perd connaissance. La tuile, a-t-on envie de dire, car c'est justement le moment que choisissent les détenus de l'unité de haute sécurité- les plus dangereux- pour déclencher une mutinerie. Leur plan: forcer l'accès à une autre partie de la prison où se trouvent des terroristes de l'ETA pour les prendre en otage et ainsi pouvoir faire chanter la direction de la prison. Or, l'unité qu'ils choisissent d'investir pour s'emparer des Etarras est justement celle où Juan gît inconscient. A son réveil, ce sera déjà trop tard: il fera partie de cet univers barbare et sordide, agneau au milieu des loups, poisson rouge au milieu des requins.
Mais surtout homme au milieu d'autres hommes. Car l'un des plus grands mérites de "Celda 211", c'est avant tout de montrer au spectateur que pour être des assassins, des violeurs, des brutes sanguinaires, bref la lie de l'humanité, ces prisonniers qui entourent Juan n'en sont pas moins des hommes. Attention, il n'y a dans le film de Monzon aucune trace d'angélisme ou d'apitoiement hors de propos. Il ne s'agit pas ici de légitimer ou de minimiser les crimes commis par les détenus qui nous sont montrés. Simplement de nous rappeler que si crime il y a, la peine doit consister en une sanction juste, et non en cet univers apocalyptique où des hommes meurent de cancer généralisé pour n'être pas même soignés, où les gardiens atteignent la bassesse des prisonniers en se faisant leurs bourreaux, où les séjours longue durée au mitard signifient la condamnation à la folie. Peut-on encore appeler justice le fait de répondre à un crime par un autre crime, quand bien même il serait de nature différente? semblent nous demander les détenus de "Celda 211".
Pour porter cette réflexion qui va droit aux tripes du spectateur, Daniel Monzon et le scénariste Jorge Guerricaechevarria ont su faire appel à des acteurs taillés sur mesure. Le plus époustouflant d'entre eux est sans conteste Luis Tosar, un comédien encore peu connu en dehors des frontières espagnoles (certains l'auront peut-être vu en docker désespéré dans le film social "Los Lunes al sol"- Les lundis au soleil). 
Dans "Celda 211", Luis Tosar est "Malamadre", une brute épaisse d'au moins 110 kilos, poids de l'âme compris. Ce détenu sauvage et prêt à tout puisqu'il a pris perpétuité est une sorte de Spartakus qui conduit la révolte des prisonniers. C'est lui qui, assisté de son chien fidèle Releches- joué par un Luis Zahera terrifiant de réalisme- édicte de sa voix de stentor les lois de la jungle qu'il gouverne. C'est aussi lui qui décidera du sort de ce Juan (interprété par Alberto Ammann, jusqu'à présent inconnu au bataillon) retrouvé inconscient dans le quartier des Etarras comme s'il était tombé du ciel. 
Une autre des qualités du film de Monzon est également l'extrême réalisme avec lequel le cinéaste espagnol a porté à l'écran le roman éponyme de Francisco Perez Gandul. Les détenus, la prison, les conditions de vie, tout est ainsi plus vrai que nature. Et pour cause: une partie des acteurs avec lesquels l'équipe de "Celda 211" a tourné sont de vrais prisonniers et les décors sont aussi ceux d'un bâtiment de haute sécurité laissé à l'abandon. A plusieurs reprises, Monzon a en effet fait part de son souci de rechercher le plus grand effet de réel possible et d'éviter de calquer sa prison espagnole sur le modèle des geôles américaines telles que nous les connaissons par exemple de la série "Prison Break". On peut dire qu'il a atteint son but, et même plus. Avec ce thriller carcéral dense et sensible, Monzon(zon) fait bel et bien sauter les verrous des non-dits sur la prison et nous laisse KO à la sortie du ciné. 



jeudi 14 janvier 2010

Chronique du racisme ordinaire

La crise économique et sociale qui règne aujourd'hui un peu partout en Europe a au moins un avantage: celui de faire tomber les masques. Ainsi, étranglés par le système ou au contraire mus par la volonté de surfer sur la détresse, certains en oublient tout à coup de dissimuler leurs vraies pensées. C'est notamment le cas des racistes et autres xénophobes qui, malheureusement, sont loin d'être en voie de disparition sur notre bon Vieux Continent. En Suisse ou en Italie, on a ainsi assisté récemment à de terribles flambées de ce rejet de l'autre, désarmantes, glaçantes. Surtout, que la France ou l'Espagne ne se croient pas immunisées: les doses de vaccins contre ce fléau sont malheureusement beaucoup moins nombreuses que celles contre la grippe A, et ce alors que le virus est lui autrement plus dangereux.
C'est ainsi que dans la très respectable ville de Vic, en Catalogne (espagnole, je précise), le maire en personne vient d'annoncer qu'à partir de février, les immigrés sans papiers qui ne pourraient pas présenter de visa aux services municipaux ne seraient plus inscrits au registre des citoyens de ladite ville. Or, en Espagne, cette procédure d'enregistrement, appelée "empadronamiento" est capitale pour avoir accès à plusieurs services de base, à commencer par l'assistance médicale. Sans compter le caractère terriblement symbolique de la mesure: en refusant d'inscrire l'identité de ces immigrés clandestins au registre de la ville, les autorités municipales de Vic nient tout bonnement l'existence de ces personnes, les rendant ainsi encore plus fantômes qu'elles ne le sont déjà. Car qu'est-ce que le retrait du droit au recensement à des personnes à qui, déjà, l'on dénie le droit d'avoir un travail déclaré, un logement, une vie sans la peur au ventre? Leur négation définitive, tout simplement. 

La Plaça Mayor de Vic, Catalogne

Dans cette affaire, on ne sait d'ailleurs pas si c'est la mesure en elle-même ou l'argumentation du maire pour défendre la décision du conseil municipal qui est la plus répugnante. "Nous avons pris cette décision pour sauver la ville", a ainsi déclaré Josep Maria Vila d'Abadal, avant d'expliciter: en ces temps de crise, où la population "d'origine" lutterait honnêtement pour son travail, il s'agirait de montrer à ces citoyens "que ce qui se fait pour les immigrants ne les pénalise en aucune manière et que les plus récemment arrivés ont eux aussi à respecter la loi comme on l'exige de la part des locaux". Petite précision qui peut s'avérer utile, mais qui rajoute encore à l'effroi que l'on peut ressentir à la lecture de ces propos: la ville n'est pas gouvernée par l'extrême-droite, quand bien même la Plateforme pour la Catalogne (PxC)- parti ouvertement xénophobe- y compte tout de même quatre conseillers municipaux. 
Non, Vic est juste administrée par une majorité tripartite composée des partis autonomistes CiU (droite) et ERC (extrême-gauche), auxquels s'ajoute le Parti socialiste de Catalogne (PSC). Le plus triste, c'est que jusqu'ici aucune des directions des trois formations politiques en question n'a dénoncé la mesure prise par leurs représentants à Vic. Alors qu'il en est allé tout autrement du côté du gouvernement espagnol. Jeudi 14 janvier, la vice-présidente du gouvernement de Zapatero, Maria Teresa Fernandez de la Vega, a ainsi estimé que l'épisode de Vic était une "tentative isolée de contourner la légalité". Tandis que le ministre de la Justice, Francisco Caamaño, a lui demandé l'ouverture d'une enquête devant déterminer si la décision de Vic ne contrevenait pas à la Constitution espagnole. Cela dit, quand bien même elle n'enfreindrait pas les lois espagnoles, cela ne rendrait pas ladite mesure plus reluisante. Dans ce genre d'affaires, c'est l'éthique- si tant est qu'il en reste encore- et non la légalité, qui devrait au final s'imposer comme le critère déterminant.

mercredi 13 janvier 2010

Le B.A bar d'Amenabar

"Au début, le cinéma politique ne m'intéressait pas franchement. Mais maintenant que je passe en revue ma carrière, je m'aperçois que mes films ont tout de même quelque chose de politique. Cela dit, je n'en fais pas un leitmotiv". Ainsi parlait Alejandro Amenabar dans une interview accordée en octobre dernier au quotidien "El Pais". Une semaine après la sortie en France de son dernier opus- le pour le coup très politique "Agora"- retour sur le parcours du petit génie du cinéma espagnol.
Pas plus "politique" que ça, donc... De la part du réalisateur de "Mar adentro" et d'"Agora", la déclaration aurait dans un premier temps tendance à surprendre. Si un film sur le combat d'un paralytique pour son droit à mourir dans la dignité, et un autre sur le baillonnement de la science par les fanatismes de tous bords ne sont pas des oeuvres politiques, honnêtement, on ne comprend plus trop. Cela dit, l'affirmation s'avère plus juste lorsqu'on prend également en compte les trois premiers films du jeune cinéaste espagnol: de "Tesis", son premier long métrage à "Los otros" en passant par "Abre los ojos", nulle trace, effectivement, d'une quelconque charge politique. Pour tomber d'accord avec le propre jugement d'Amenabar sur lui-même, nous dirons donc que chez lui la politique n'est pas première, qu'elle surgit naturellement au sein de la narration, comme auto-produite par le récit lui-même.
Non, au commencement du cinéma d'Alejandro Amenabar, il y a tout simplement le plaisir de conter une histoire. Ajouté à celui de toucher à tous les genres possibles et imaginables, bien sûr. Avec la boulimie et l'enthousiasme d'un touche-à-tout de génie, Alejandro Amenabar paraît en effet vouloir explorer tous les styles cinématographiques les uns après les autres. Ses débuts au cinéma, avec Tesis (1996), le voient ainsi réussir dans un genre on ne peut plus classique: le thriller. En même temps, le jeune homme ne se contente pas ici d'un simple exercice de style. Comme il le fera pour ses oeuvres ultérieures, il retravaille pour ainsi dire le genre de l'intérieur et lui donne une coloration très personnelle. Il en sort une oeuvre à la fois efficace, cinématographiquement parlant, et très originale: une histoire d'enlèvement et de harcèlement sur fond de "snuff movie" (ces "films" montrant des assassinats et des scènes de tortures réelles). Le tout se déroulant au beau milieu de la Faculté des Sciences de l'Information de la Complutense de Madrid, dans laquelle le réalisateur lui-même était d'ailleurs inscrit (s'il est né à Santiago du Chili, Amenabar est en effet arrivé dès ses 1 ans dans la capitale espagnole, où ses parents ont trouvé refuge après le coup d'Etat au Chili de Pinochet, en 1973). Autre caractéristique qui s'imposera comme une marque de fabrique des films d'Amenabar: la bande-son est elle aussi signée de sa blanche main. Ainsi, sur les 4 opus qui suivront, seul Agora échappera à la règle qui veut qu'en plus des images, ce créateur multi-cartes concocte également la musique de ses productions.

Amenabar et consorts, sur la promo d'Agora

Arrive ensuite le tour de la science-fiction. Dans "Abre los ojos" (Ouvre les yeux- 1997), Amenabar donne naissance à une histoire où "la vie est un songe" et les songes des vies à part entière. Il entre aussi, à tout juste 25 ans, dans le cercle très fermé des réalisateurs espagnols "bankables", s'offrant le luxe de tourner avec une Pénélope Cruz qui jouera également dans un remake made in Tom Cruise, "Vanilla Sky". 
Un film d'épouvante plus loin ("Los otros"), place à l'oeuvre de la maturité, "Mar adentro" (Au large- 2004). Avec ce film poignant et intelligent, racontant l'histoire vraie de Ramon Sampedro, poète ayant lutté pendant 29 ans pour obtenir le droit à l'euthanasie, Amenabar prend définitivement son envol. Ici, il met véritablement son attrait pour la forme et les effets de style au service d'un propos fort et engagé: le droit fondamental à disposer de sa propre vie. L'inflexibilité avec laquelle le protagoniste (incarné par un Javier Bardem époustouflant) se bat pour faire valoir ses idéaux par le biais des mots et du raisonnement fait d'ailleurs résonner ce film avec "Agora". 
Fresque historique racontant le destin d'Hypatie, une femme philosophe méconnue de l'Antiquité, la dernière oeuvre en date d'Amenabar décrit elle aussi le long combat de la raison contre les obscurantismes religieux. Bien sûr, c'est une superproduction- avec un budget de 50 millions d'euros, c'est même le film le plus cher de l'histoire du cinéma espagnol. Et bien sûr, c'est, avec un casting de choc et des effets spéciaux comme il faut, une oeuvre franchement hollywoodienne (loin de s'en offenser, Amenabar, en fan inconditionnel de Spielberg, prendrait d'ailleurs cela comme un compliment). Mais peu importe après tout, puisque l'essentiel est assuré: le propos général fait mouche. Et nous renvoie évidemment aux dangers qui guettent notre monde aujourd'hui. Ou pour le dire comme Amenabar: "Ce film parle du passé, mais c'est aussi un miroir du présent. Ainsi, les deux Espagnes de naguère existent encore aujourd'hui, même si l'opposition entre les deux est peut-être moins radicale qu'avant. Par ailleurs, que ce soit en Espagne ou autre part dans le monde, il est indéfendable que quelqu'un place une bombe au nom de ses prétendues idées". Ouvrons donc les yeux avec Alejandro.


vendredi 8 janvier 2010

Le Patio des irréductibles

Les débuts d'année sont généralement les moments où se prennent les bonnes résolutions. Il faut croire que ce n'est pas le cas pour tout le monde. Mardi 5 janvier, veille du sacro-saint Jour des Rois en Espagne, les pouvoirs publics et la justice ont encore montré combien dans certains cas ils étaient perfectibles. En cette veille de jour férié durant laquelle se distribuent traditionnellement les cadeaux de Noël en Espagne, autorités administratives et judiciaires ont en effet choisi de commencer leur année de la plus belle des manières: en envoyant la police madrilène déloger le "Patio de Maravillas", un squat associatif qui, depuis deux ans et demi, animait le quartier Universidad, dans le centre-ouest de la capitale espagnole. 
A neuf heures du matin, les forces de l'ordre composées de policiers de la communauté madrilène et d'une bonne trentaine de CRS se sont présentées au 8 de la Calle del Acuerdo - adresse de l'immeuble occupé par le Patio de Maravillas - et ont mis tous ses habitants à la rue, sans autre forme de procès. Mettant par là-même fin à deux ans et demi de rencontres enthousiastes, de cours du soir et d'animation du quartier.

L'ancien Patio de Maravillas, pour qui l'histoire, toutefois, continue

Car le Patio de Maravillas- le "Patio des Merveilles" en espagnol- ce n'était pas qu'un simple squat. Abritant un collectif d'une trentaine d'associations, c'était avant tout un lieu de vie, mais aussi d'entraide, de découvertes culturelles et de travail social. Dans cet ancien immeuble abandonné, retapé avec les matériaux et les idées de tout un chacun, on pouvait assister à des projections de films, à des cours de chant, de cuisine, de langues. Certains soirs, à la lueur des lanternes, on pouvait aussi écouter l'un ou l'autre conteur qui, dans le Patio, narrait ses merveilles à l'assistance sous le charme. Le squat venait aussi en aide aux sans-papiers en les renseignant sur la loi espagnole et en leur donnant des cours de langues. 
Tout cela a soudain été rayé de la carte mardi dernier par une absurde décision de justice s'évertuant à faire respecter un droit de propriété qui n'est en fait rien d'autre qu'un droit à la spéculation. Car il y a fort à parier que si le propriétaire, un certain Leopoldo Arnaiz, président du groupe promoteur Grupo 2 Reunidos veut tout à coup récupérer les lieux, ce n'est pas pour faire dans le social. La réputation dont est entouré le personnage incite encore moins à l'optimisme: déjà cité à comparaître dans deux affaires judiciaires, l'homme est notamment accusé de trafic d'influence et de délit d'initié dans une affaire de spéculation dans la municipalité voisine d'Alcorcón. 
Heureusement, comme dans les contes narrés pendant plus de deux ans au Patio de Maravillas, il y a un épilogue, plus réjouissant. A peine délogé, le collectif a en effet investi les lieux d'un autre immeuble - lui aussi abandonné -de la Calle del Pez, à deux pas de son emplacement initial. Faisant ainsi honneur au slogan du mouvement "okupa" espagnol: "Une expulsion, autre occupation". A Madrid et dans d'autres villes d'Espagne, les logements désertés sont en effet assez nombreux, une véritable provocation quand on connaît par ailleurs la difficulté des moins riches à se loger. Le problème ne date pas d'hier, mais il s'est encore renforcé avec la récente crise. Face aux loyers des centre-villes souvent hors de prix pour les classes populaires, le mouvement "okupa", lancé dans les années 80 mais toujours vivace, a donc décidé d'agir. Son principe: investir les appartements laissés à l'abandon, un peu à la manière du collectif Jeudi-noir en France. Refusant de se laisser abattre par leur récente expulsion, les membres du squat sont donc simplement allés reconstruire un peu plus loin leur Patio de Maravillas. Pour que résonnent encore dans les nuits madrilènes la chaude voix des conteurs. "Il était une fois un Patio irréductible..."