Décidément, les (très) bons films sur la prison ont le vent en poupe. Après le terrible "Un prophète", de Jacques Audiard, voici le tout aussi dévastateur "Cellule 211". Enfin, en France, il faudra encore un peu patienter avant de voir cette coproduction hispano-française, sortie en novembre dernier dans la péninsule ibérique. Le film du réalisateur espagnol Daniel Monzon, à la saveur âcre et étouffante comme l'air d'une prison, est actuellement en lice pour les prix Goya 2010, qui seront décernés le 14 février prochain. Une récompense qui serait largement méritée et qui lancerait incontestablement la carrière internationale de l'oeuvre. D'ici là, en voici déjà un premier aperçu, histoire de vous mettre en appétit.

Luis Tosar en "Malamadre" et le réalisateur Daniel Monzon
Juan est un peu nerveux: c'est son premier jour en prison, non pas en tant que détenu, mais en tant que maton, un travail qu'il a accepté pour mettre à l'abri sa famille en passe de s'agrandir (sa femme, Elena, attend un enfant). Le jeune homme ne va pas tarder à faire connaissance avec le monde terriblement oppressant de la prison et ses problèmes qui, entre Espagne et France, se ressemblent étrangement: surpopulation carcérale, conditions de vie et d'hygiène catastrophiques, vétusté totale des bâtiments. La prison de Zamora (Castille-et-Léon) dans laquelle il commence son travail n'échappe pas à la règle, mais Juan va, plus qu'aucun autre, l'apprendre à ses dépens. Lors du tour du propriétaire que lui font faire ses collègues, il reçoit en effet un morceau de plâtre sur la tête et perd connaissance. La tuile, a-t-on envie de dire, car c'est justement le moment que choisissent les détenus de l'unité de haute sécurité- les plus dangereux- pour déclencher une mutinerie. Leur plan: forcer l'accès à une autre partie de la prison où se trouvent des terroristes de l'ETA pour les prendre en otage et ainsi pouvoir faire chanter la direction de la prison. Or, l'unité qu'ils choisissent d'investir pour s'emparer des Etarras est justement celle où Juan gît inconscient. A son réveil, ce sera déjà trop tard: il fera partie de cet univers barbare et sordide, agneau au milieu des loups, poisson rouge au milieu des requins.
Mais surtout homme au milieu d'autres hommes. Car l'un des plus grands mérites de "Celda 211", c'est avant tout de montrer au spectateur que pour être des assassins, des violeurs, des brutes sanguinaires, bref la lie de l'humanité, ces prisonniers qui entourent Juan n'en sont pas moins des hommes. Attention, il n'y a dans le film de Monzon aucune trace d'angélisme ou d'apitoiement hors de propos. Il ne s'agit pas ici de légitimer ou de minimiser les crimes commis par les détenus qui nous sont montrés. Simplement de nous rappeler que si crime il y a, la peine doit consister en une sanction juste, et non en cet univers apocalyptique où des hommes meurent de cancer généralisé pour n'être pas même soignés, où les gardiens atteignent la bassesse des prisonniers en se faisant leurs bourreaux, où les séjours longue durée au mitard signifient la condamnation à la folie. Peut-on encore appeler justice le fait de répondre à un crime par un autre crime, quand bien même il serait de nature différente? semblent nous demander les détenus de "Celda 211".
Pour porter cette réflexion qui va droit aux tripes du spectateur, Daniel Monzon et le scénariste Jorge Guerricaechevarria ont su faire appel à des acteurs taillés sur mesure. Le plus époustouflant d'entre eux est sans conteste Luis Tosar, un comédien encore peu connu en dehors des frontières espagnoles (certains l'auront peut-être vu en docker désespéré dans le film social "Los Lunes al sol"- Les lundis au soleil).
Dans "Celda 211", Luis Tosar est "Malamadre", une brute épaisse d'au moins 110 kilos, poids de l'âme compris. Ce détenu sauvage et prêt à tout puisqu'il a pris perpétuité est une sorte de Spartakus qui conduit la révolte des prisonniers. C'est lui qui, assisté de son chien fidèle Releches- joué par un Luis Zahera terrifiant de réalisme- édicte de sa voix de stentor les lois de la jungle qu'il gouverne. C'est aussi lui qui décidera du sort de ce Juan (interprété par Alberto Ammann, jusqu'à présent inconnu au bataillon) retrouvé inconscient dans le quartier des Etarras comme s'il était tombé du ciel.
Une autre des qualités du film de Monzon est également l'extrême réalisme avec lequel le cinéaste espagnol a porté à l'écran le roman éponyme de Francisco Perez Gandul. Les détenus, la prison, les conditions de vie, tout est ainsi plus vrai que nature. Et pour cause: une partie des acteurs avec lesquels l'équipe de "Celda 211" a tourné sont de vrais prisonniers et les décors sont aussi ceux d'un bâtiment de haute sécurité laissé à l'abandon. A plusieurs reprises, Monzon a en effet fait part de son souci de rechercher le plus grand effet de réel possible et d'éviter de calquer sa prison espagnole sur le modèle des geôles américaines telles que nous les connaissons par exemple de la série "Prison Break". On peut dire qu'il a atteint son but, et même plus. Avec ce thriller carcéral dense et sensible, Monzon(zon) fait bel et bien sauter les verrous des non-dits sur la prison et nous laisse KO à la sortie du ciné.

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