vendredi 8 janvier 2010

Le Patio des irréductibles

Les débuts d'année sont généralement les moments où se prennent les bonnes résolutions. Il faut croire que ce n'est pas le cas pour tout le monde. Mardi 5 janvier, veille du sacro-saint Jour des Rois en Espagne, les pouvoirs publics et la justice ont encore montré combien dans certains cas ils étaient perfectibles. En cette veille de jour férié durant laquelle se distribuent traditionnellement les cadeaux de Noël en Espagne, autorités administratives et judiciaires ont en effet choisi de commencer leur année de la plus belle des manières: en envoyant la police madrilène déloger le "Patio de Maravillas", un squat associatif qui, depuis deux ans et demi, animait le quartier Universidad, dans le centre-ouest de la capitale espagnole. 
A neuf heures du matin, les forces de l'ordre composées de policiers de la communauté madrilène et d'une bonne trentaine de CRS se sont présentées au 8 de la Calle del Acuerdo - adresse de l'immeuble occupé par le Patio de Maravillas - et ont mis tous ses habitants à la rue, sans autre forme de procès. Mettant par là-même fin à deux ans et demi de rencontres enthousiastes, de cours du soir et d'animation du quartier.

L'ancien Patio de Maravillas, pour qui l'histoire, toutefois, continue

Car le Patio de Maravillas- le "Patio des Merveilles" en espagnol- ce n'était pas qu'un simple squat. Abritant un collectif d'une trentaine d'associations, c'était avant tout un lieu de vie, mais aussi d'entraide, de découvertes culturelles et de travail social. Dans cet ancien immeuble abandonné, retapé avec les matériaux et les idées de tout un chacun, on pouvait assister à des projections de films, à des cours de chant, de cuisine, de langues. Certains soirs, à la lueur des lanternes, on pouvait aussi écouter l'un ou l'autre conteur qui, dans le Patio, narrait ses merveilles à l'assistance sous le charme. Le squat venait aussi en aide aux sans-papiers en les renseignant sur la loi espagnole et en leur donnant des cours de langues. 
Tout cela a soudain été rayé de la carte mardi dernier par une absurde décision de justice s'évertuant à faire respecter un droit de propriété qui n'est en fait rien d'autre qu'un droit à la spéculation. Car il y a fort à parier que si le propriétaire, un certain Leopoldo Arnaiz, président du groupe promoteur Grupo 2 Reunidos veut tout à coup récupérer les lieux, ce n'est pas pour faire dans le social. La réputation dont est entouré le personnage incite encore moins à l'optimisme: déjà cité à comparaître dans deux affaires judiciaires, l'homme est notamment accusé de trafic d'influence et de délit d'initié dans une affaire de spéculation dans la municipalité voisine d'Alcorcón. 
Heureusement, comme dans les contes narrés pendant plus de deux ans au Patio de Maravillas, il y a un épilogue, plus réjouissant. A peine délogé, le collectif a en effet investi les lieux d'un autre immeuble - lui aussi abandonné -de la Calle del Pez, à deux pas de son emplacement initial. Faisant ainsi honneur au slogan du mouvement "okupa" espagnol: "Une expulsion, autre occupation". A Madrid et dans d'autres villes d'Espagne, les logements désertés sont en effet assez nombreux, une véritable provocation quand on connaît par ailleurs la difficulté des moins riches à se loger. Le problème ne date pas d'hier, mais il s'est encore renforcé avec la récente crise. Face aux loyers des centre-villes souvent hors de prix pour les classes populaires, le mouvement "okupa", lancé dans les années 80 mais toujours vivace, a donc décidé d'agir. Son principe: investir les appartements laissés à l'abandon, un peu à la manière du collectif Jeudi-noir en France. Refusant de se laisser abattre par leur récente expulsion, les membres du squat sont donc simplement allés reconstruire un peu plus loin leur Patio de Maravillas. Pour que résonnent encore dans les nuits madrilènes la chaude voix des conteurs. "Il était une fois un Patio irréductible..."

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