Dimanche 12 juin, les indignés prennent (provisoirement) congé de Sol pour mieux investir les quartiers de Madrid. Comme le disent les manifestants : « Le campement s’arrête, mais le mouvement continue ». Au milieu de cette grande fête, de ce grand échange d’idées qu’aura été la République de Sol se posent tout de même quelques questions : quid de la suite à donner au mouvement ? Quelle forme doit-il adopter ? Et surtout : « Les politiques tendront-ils bientôt l’oreille aux demandes des indignés ? » Ce jour-là, je pose la question à Miguel, un jeune dessinateur de 27 ans qui ne semble guère se faire d’illusions : « Pour le moment, c’est inutile d’aller vers les politiques avec nos demandes, ils ne seront prêts à nous écouter que quand nous serons suffisamment nombreux pour exercer une vraie pression. En attendant, nous continuons, sans nous préoccuper d’eux. Arrivera un moment où ce sont eux qui se préoccuperont de nous ».
Lundi 13 juin, Miguel ne croyait pas si bien dire. Avec quelques journalistes, nous avons rendez-vous avec le ministre du Travail, Valeriano Gomez. Entre autres thèmes abordés : celui du mouvement 15-M et de son impact sur les politiques. Question : ce gouvernement ne doit-il pas écouter les revendications de ces jeunes et moins jeunes, renouer enfin avec son électorat traditionnel et refermer la parenthèse néo-libérale qu’il a ouverte en mai 2010 avec des politiques d’austérité visant à contenter les marchés financiers ? Réponse du ministre du Travail : « Je voudrais d’abord commencer par une critique envers ce mouvement. Je ne comprends pas que la plateforme qui l’a lancé, « Democracia Real Ya ! » (Une vraie démocratie maintenant), puisse s’appeler comme cela. Moi qui ai grandi sous une dictature, celle de Franco, je sais ce qu’est une dictature et ce qu’est une démocratie. Eux, apparemment, ne savent pas la chance qu’ils ont de vivre en démocratie. Qu’ils demandent donc plus de droits et de participation citoyenne, ça oui, mais qu’ils ne perdent pas le sens de la mesure ». Sidérant.
La réaction du ministre du Travail démontre tout le fossé qui existe actuellement entre une bonne partie de la classe politique- en l’occurrence le gouvernement- et le mouvement citoyen 15-M. Après avoir oublié que la lettre S de son sigle renvoyait à « socialiste », voici le PSOE pris d’autisme aigu.
Certes, le ministre du Travail dit « entendre les exigences de davantage de justice sociale provenant aujourd’hui de la jeunesse », mais prouve dans la même phrase que cette compréhension n’est que de façade : « Si nous ne sommes pas capables de maintenir une économie compétitive et de faire les ajustements nécessaires, nous ne serons pas en mesure de renforcer l’Etat-Providence. Les acquis sociaux, eux aussi, ont un coût ».
Un coût qui, par la faute d’un gouvernement qui a troqué son étiquette de socialiste contre une carte de membre du club néolibéral européen, se traduit aujourd’hui en Espagne par une stagnation voire une diminution des salaires, un gel des retraites et des suppressions d’indemnités à certains chômeurs longue durée. Est-ce cela que le ministre du Travail appelle "maintenir les acquis sociaux" ? A moins qu’il ne parle de ceux concédés aux plus riches, une hausse des impôts directs pour les revenus les plus élevés et une réactivation de l’impôt sur le patrimoine n’étant curieusement toujours pas de mise.
Oui, décidément, Miguel avait raison : ce n’est pas demain que le Parti socialiste espagnol sortira de son autisme et se rendra enfin compte qu’en défendant l’intérêt général, il défendrait aussi le sien (le PSOE a subi le plus lourd revers de son histoire lors des dernières élections municipales et régionales du 22 mai dernier). Qu’à cela ne tienne : le 15-M, selon Miguel, a tout son temps pour se faire entendre. « Il ne va pas lentement, il va loin ». Autrement dit, l’exact inverse du Parti socialiste.


