"Au début, le cinéma politique ne m'intéressait pas franchement. Mais maintenant que je passe en revue ma carrière, je m'aperçois que mes films ont tout de même quelque chose de politique. Cela dit, je n'en fais pas un leitmotiv". Ainsi parlait Alejandro Amenabar dans une interview accordée en octobre dernier au quotidien "El Pais". Une semaine après la sortie en France de son dernier opus- le pour le coup très politique "Agora"- retour sur le parcours du petit génie du cinéma espagnol.
Pas plus "politique" que ça, donc... De la part du réalisateur de "Mar adentro" et d'"Agora", la déclaration aurait dans un premier temps tendance à surprendre. Si un film sur le combat d'un paralytique pour son droit à mourir dans la dignité, et un autre sur le baillonnement de la science par les fanatismes de tous bords ne sont pas des oeuvres politiques, honnêtement, on ne comprend plus trop. Cela dit, l'affirmation s'avère plus juste lorsqu'on prend également en compte les trois premiers films du jeune cinéaste espagnol: de "Tesis", son premier long métrage à "Los otros" en passant par "Abre los ojos", nulle trace, effectivement, d'une quelconque charge politique. Pour tomber d'accord avec le propre jugement d'Amenabar sur lui-même, nous dirons donc que chez lui la politique n'est pas première, qu'elle surgit naturellement au sein de la narration, comme auto-produite par le récit lui-même.
Non, au commencement du cinéma d'Alejandro Amenabar, il y a tout simplement le plaisir de conter une histoire. Ajouté à celui de toucher à tous les genres possibles et imaginables, bien sûr. Avec la boulimie et l'enthousiasme d'un touche-à-tout de génie, Alejandro Amenabar paraît en effet vouloir explorer tous les styles cinématographiques les uns après les autres. Ses débuts au cinéma, avec Tesis (1996), le voient ainsi réussir dans un genre on ne peut plus classique: le thriller. En même temps, le jeune homme ne se contente pas ici d'un simple exercice de style. Comme il le fera pour ses oeuvres ultérieures, il retravaille pour ainsi dire le genre de l'intérieur et lui donne une coloration très personnelle. Il en sort une oeuvre à la fois efficace, cinématographiquement parlant, et très originale: une histoire d'enlèvement et de harcèlement sur fond de "snuff movie" (ces "films" montrant des assassinats et des scènes de tortures réelles). Le tout se déroulant au beau milieu de la Faculté des Sciences de l'Information de la Complutense de Madrid, dans laquelle le réalisateur lui-même était d'ailleurs inscrit (s'il est né à Santiago du Chili, Amenabar est en effet arrivé dès ses 1 ans dans la capitale espagnole, où ses parents ont trouvé refuge après le coup d'Etat au Chili de Pinochet, en 1973). Autre caractéristique qui s'imposera comme une marque de fabrique des films d'Amenabar: la bande-son est elle aussi signée de sa blanche main. Ainsi, sur les 4 opus qui suivront, seul Agora échappera à la règle qui veut qu'en plus des images, ce créateur multi-cartes concocte également la musique de ses productions.

Amenabar et consorts, sur la promo d'Agora
Arrive ensuite le tour de la science-fiction. Dans "Abre los ojos" (Ouvre les yeux- 1997), Amenabar donne naissance à une histoire où "la vie est un songe" et les songes des vies à part entière. Il entre aussi, à tout juste 25 ans, dans le cercle très fermé des réalisateurs espagnols "bankables", s'offrant le luxe de tourner avec une Pénélope Cruz qui jouera également dans un remake made in Tom Cruise, "Vanilla Sky".
Un film d'épouvante plus loin ("Los otros"), place à l'oeuvre de la maturité, "Mar adentro" (Au large- 2004). Avec ce film poignant et intelligent, racontant l'histoire vraie de Ramon Sampedro, poète ayant lutté pendant 29 ans pour obtenir le droit à l'euthanasie, Amenabar prend définitivement son envol. Ici, il met véritablement son attrait pour la forme et les effets de style au service d'un propos fort et engagé: le droit fondamental à disposer de sa propre vie. L'inflexibilité avec laquelle le protagoniste (incarné par un Javier Bardem époustouflant) se bat pour faire valoir ses idéaux par le biais des mots et du raisonnement fait d'ailleurs résonner ce film avec "Agora".
Fresque historique racontant le destin d'Hypatie, une femme philosophe méconnue de l'Antiquité, la dernière oeuvre en date d'Amenabar décrit elle aussi le long combat de la raison contre les obscurantismes religieux. Bien sûr, c'est une superproduction- avec un budget de 50 millions d'euros, c'est même le film le plus cher de l'histoire du cinéma espagnol. Et bien sûr, c'est, avec un casting de choc et des effets spéciaux comme il faut, une oeuvre franchement hollywoodienne (loin de s'en offenser, Amenabar, en fan inconditionnel de Spielberg, prendrait d'ailleurs cela comme un compliment). Mais peu importe après tout, puisque l'essentiel est assuré: le propos général fait mouche. Et nous renvoie évidemment aux dangers qui guettent notre monde aujourd'hui. Ou pour le dire comme Amenabar: "Ce film parle du passé, mais c'est aussi un miroir du présent. Ainsi, les deux Espagnes de naguère existent encore aujourd'hui, même si l'opposition entre les deux est peut-être moins radicale qu'avant. Par ailleurs, que ce soit en Espagne ou autre part dans le monde, il est indéfendable que quelqu'un place une bombe au nom de ses prétendues idées". Ouvrons donc les yeux avec Alejandro.

Mention Bien pour le titre du post ! Très intéressant !
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