lundi 24 janvier 2011

« Demain, cela peut être toi »


Lundi matin, un cortège de chômeurs a parcouru le centre de Madrid pour sensibiliser l’opinion publique à leur situation. Malgré un nombre de participants moindre qu’attendu, le message était clair: il y a urgence.

« 4 500 000 amis sur le Facebook des chômeurs ». C’est ce qu’on peut lire sur l’affiche- très sarcastique- que Paloma brandit bien haut au milieu de la foule. Comme une centaine d’autres personnes, cette Espagnole de 37 ans a répondu ce lundi matin à l’initiative de l’Adesorg, l’Association nationale des demandeurs d’emploi : constituer une file d’attente à travers le centre de Madrid qui relierait le Congrès des députés et le Palais de la Moncloa, l’équivalent de l’Assemblée nationale et de l’Elysée en France.

Objectif : rappeler aux politiques et à l’opinion publique le sort de ces quelque 4,2 millions de personnes qui sont actuellement sans emploi en Espagne. Un chiffre qui n’a cessé de gonfler avec la crise économique, et qui représente désormais une tache bien sombre dans le bilan du gouvernement Zapatero, à un an des élections législatives générales.

Ce lundi matin, ils sont d’ailleurs nombreux à s’en prendre directement à l’actuel président du gouvernement et à ses plans d’austérité successifs, mis en place depuis maintenant près d’un an. Dernier coup dur en date pour les demandeurs d’emploi : la suppression, à partir de février, de l’allocation de chômage longue durée, soit 426 euros par mois. Conscients de la dureté de la mesure, les socialistes ont certes annoncé la mise en place d’une nouvelle aide de 350 euros conditionnée à des cours obligatoires de formation, mais rien n’a pour l’instant été voté.

« Ce gouvernement n’a de socialiste que le nom », s’indigne ainsi Andres Izquierdo, au chômage depuis bientôt un an. Derrière ses petites lunettes, ce militant PSOE « déçu par Zapatero, mais pas par le parti» fulmine contre l’actuel occupant de la Moncloa : « Zapatero n’a d’yeux que pour les banques et la grande finance. La crise que ceux-ci nous ont amenée, il nous la fait payer à nous, la classe moyenne et pauvre».

Agé d’une cinquantaine d’années, Andres s’est retrouvé au chômage au moment où l’entreprise qui l’employait comme vigile de sécurité a mis la clef sous la porte. Depuis, il a bien essayé d’obtenir un emploi dans des secteurs aussi divers que l’informatique ou la bijouterie, mais rien n’y a fait : « A chaque fois, je m’entends répondre que je suis trop vieux ». Entre-temps, Andres a perdu sa maison, hypothéquée, et a dû aller vivre chez sa sœur. Percevant actuellement 500 euros par mois, il « tente de mettre de côté » pour pouvoir s’acheter une petite caravane.

Alors, ce lundi matin, Andres a répondu présent à l’appel lancé par l’association nationale des demandeurs d’emploi: attirer l’attention des médias sur la cause des chômeurs et rappeler l’ensemble des politiques à leurs responsabilités. Car même si le gouvernement Zapatero est particulièrement dans la ligne de mire de certains chômeurs, « c’est toute la classe politique qu’il s’agit de réveiller », comme le rappelle le président de l’Adesorg, Luis Fernandez. « Ce que nous réclamons, ce sont des droits minimaux pour tout demandeur d’emploi, souligne ainsi cet ancien entrepreneur indépendant, lui-même au chômage. Et de détailler : Nous demandons qu’une personne au chômage n’ait pas à payer d’hypothèque, qu’elle ne puisse pas perdre sa maison, qu’on ne lui coupe pas l’électricité si elle ne peut pas la payer. Ces impératifs redevenant évidemment de rigueur lorsque cette personne retrouvera un emploi ».

Pour porter ces revendications, ils sont donc une petite centaine réunis place du Congrès, dans les frimas de ce lundi matin. Un chiffre quelque peu décevant au regard des 4500 escomptés, mais tout de même conséquent. Dans le cortège qui s’ébranle vers la Moncloa, il y a ainsi Gema, ancienne technicienne dans une entreprise de téléphonie, encore bénéficiaire de l’allocation de 426 euros jusqu’en février, ou encore Juan Carlos, désormais en fin de droits et qui vit dans un squat à Vallecas, dans la banlieue sud de Madrid.

Quelques jeunes aussi : Angel Luis, 28 ans, a par exemple fait le déplacement avec sa mère, Carmen. Ancien imprimeur du journal sportif « Marca », il s’est vu licencié il y a deux ans et n’a pu retrouver un emploi stable depuis. En attendant, tous deux vivent de la pension de la mère, 450 euros par mois. « Je ne comprends pas ce gouvernement, il ne fait absolument rien pour aider les chômeurs. Il devrait soutenir les travailleurs indépendants, permettre à des jeunes de monter leur entreprise. Au lieu de cela, il nous demande encore davantage de sacrifices », se désole le jeune homme.

Au fur et à mesure que le cortège traverse le centre de Madrid, passant par une Gran Via et une Plaza España un peu engourdies par le froid de janvier, quelques passants viennent s’agréger au groupe. Il faut dire que Silvia, qui harangue les badauds qui voient passer la manifestation d’un air dubitatif, fait le nécessaire : « Pour les droits des chômeurs espagnols! Joins-toi à nous, parce que demain, cela peut être toi ! » Quelques jeunes leur emboîtent le pas, mais assez peu. « C’est dommage, ça les concerne pourtant au premier chef », juge une autre manifestante. En effet, le taux de chômage atteint, en Espagne, 42,1% chez les moins de 25 ans, et 31,9% chez les 16-29 ans.

Finalement, la manifestation atteindra la Moncloa avec quelque 120 participants. Malgré la petite déception que représente ce chiffre, Luis Fernandez tire toutefois un bilan positif de cette opération. Pour le président de l’Adesorg, l’essentiel est en effet ailleurs : « Aujourd’hui, nous avons lancé un premier message aux politiques : celui de respecter la Constitution espagnole et les droits au travail et à une vie digne qui y sont inscrits. A eux désormais de sortir de leur inertie et d’agir ». Conscient de la nécessité d’occuper l’espace public, le représentant de l’Adesorg a déjà annoncé, au besoin, une nouvelle action médiatique.