mercredi 23 décembre 2009

Toro or not toro?

En Catalogne, voilà maintenant quelques années que le débat est dans l'air du temps: corridas ou pas corridas, toros or not toros? Le 18 décembre dernier, cette question- ô combien passionnée dans une région qui pratique la tauromachie depuis la nuit des temps, comme beaucoup d'autres communautés en Espagne- a commencé à se poser avec plus de vigueur. Ce jour-là, le Parlement catalan a en effet majoritairement voté en faveur d'une initiative populaire lancée par une plateforme citoyenne qui réclame d'urgence l'arrêt des corridas au sein de la communauté autonome de Catalogne. Son argument-massue: il est indigne de la part d'hommes un tant soit peu civilisés d'ériger la souffrance d'animaux en spectacle. Un argument auquel ont apparemment été sensibles de nombreux députés du Parlement catalan puisque dans le vote du 18 décembre dernier, 67 d'entre eux se sont exprimés en faveur de l'initiative populaire d'interdiction de la corrida, contre 59 en faveur des spectacles taurins. Restent 9 parlementaires qui soit se sont abstenus, soit ne se sont pas prononcés. 
Ce sont ces 9 députés qui, en mai prochain, au moment du vote sur la réforme de la Loi de protection des animaux, pourraient être déterminants pour faire pencher la balance dans un sens ou dans l'autre. Car c'est bien de cette Loi de protection des animaux que dépend l'avenir immédiat des corridas en Catalogne. Pour l'instant, ce texte interdit tout acte humain entraînant une souffrance gratuite chez des animaux, tout en prévoyant une dérogation spéciale pour les spectacles de corridas. Mais une suppression de cette exception taurine condamnerait immédiatement tout combat à mort entre homme et toro. En attendant donc la date fatidique de mai 2010, chacun des camps compte ses soutiens et affûte ses arguments. 

Le Catalan Jose Tomas face au toro

Les anti-corridas, on l'a vu, pointent du doigt l'inhumanité qu'il y a à faire souffrir tout animal. Une charge face à laquelle les pro-corridas brandissent la banderille de la tradition et de la mémoire d'une terre, de l'histoire d'une civilisation. Au-delà de ces arguments somme toute classiques, les pro-corridas accusent aussi les partis nationalistes (ERC ou CiU) de voir dans ce débat sur la corrida une occasion supplémentaire de revendiquer leur "catalanitude". Les membres de ces mouvements seraient ainsi contre la corrida parce qu'ils percevraient cette dernière comme un apport espagnol, et donc étranger à la vraie culture catalane. Une accusation que les députés visés ont cependant rejeté en bloc, invoquant pour leurs positions anti-corridas un sens éthique qui devrait selon eux être "universellement" partagé. 
On entend bien sûr la portée d'un tel argumentaire et il ne viendrait à l'esprit d'aucune personne sensée de faire l'apologie de la cruauté et du plaisir morbide de donner la mort à un autre être vivant. Sauf que la corrida, précisément, ce n'est pas cela. Le plaisir du spectateur de corrida ne provient ainsi en aucun cas du fait de pouvoir contempler une mise à mort, mais de l'occasion- rare en ces temps où la mort est comme effacée de la conscience de nos sociétés aseptisées- de pouvoir voir le combat de deux vies (n'oublions quand même pas le torero) contre la mort. Evidemment, il ne s'agit pas non plus ici de faire du prosélytisme à taurin et à travers. Instituer la corrida en plein Pas-de-Calais n'aurait effectivement aucun sens. Mais vouloir l'éradiquer d'une région- la Catalogne- où elle se pratique depuis des millénaires, c'est aussi retirer une partie de sa mémoire à cette terre.