vendredi 27 novembre 2009

Catalogne: 1- PP: 0

Dans l'éternel débat qui oppose en Espagne les "catalanistes" aux "centralistes", les premiers ont, hier, signé un joli coup. En ce jeudi 26 novembre, douze journaux catalans- du "Periodico" à "La Vanguardia" en passant par "El Punt"- ont en effet publié un éditorial commun dans lequel ils prennent vigoureusement la défense du fameux "Estatut" catalan, actuellement décortiqué par le Tribunal Constitutionnel espagnol pour vérifier s'il est bien "conforme à la Loi fondamentale".
C'est que le débat autour de l'Estatut catalan dure maintenant depuis plus de trois ans. En 2006, à la suite d'un passage devant le Parlement espagnol et d'une approbation par référendum de la population catalane, ce texte de loi élargissant les prérogatives de la Communauté autonome de Catalogne faisait ainsi l'objet d'une promulgation officielle. Mais, coup de théâtre, il subissait ensuite l'affront de se voir opposer un recours devant le Tribunal Constitutionnel, déposé par le Parti populaire espagnol qui jugeait ce texte non compatible avec la Loi fondamentale du pays. 
De fait, pour un non-initié, certains points du texte paraissent difficilement pouvoir s'accorder avec la constitution espagnole de 1978, dont le principe suprême "Unis dans la diversité" semble même insuffisant pour satisfaire aux exigences formulées dans l'Estatut catalan. Parmi les revendications les plus entières, on peut ainsi citer la définition de la Catalogne comme "nation" ou encore le "droit mais aussi le devoir de maîtriser la langue catalane". Avec de tels principes, on voit bien ce qui sépare la Catalogne de l'Espagne, on ne voit plus franchement ce qui les réunit. 

Johan Cruyff, nouveau sélectionneur de l'équipe de Catalogne
Quoi qu'il en soit, le Tribunal Constitutionnel doit donc bientôt statuer sur la constitutionnalité ou non de ce diable d'Estatut. Et c'est dans ce contexte qu'est paru hier l'éditorial conjoint des journaux catalans. Un édito intitulé "La dignité de la Catalogne" dans lequel ils appellent non seulement le Tribunal constitutionnel à faire le bon choix- c'est-à-dire à avaliser le texte- mais dans lequel ils s'indignent aussi de la nécessité de soumettre à la sagacité de cette institution un texte qui a déjà été validé par le Parlement et les électeurs catalans. Voilà pourquoi, selon ce même éditorial, "il y a dans cette affaire bien plus en jeu que tel ou tel article: est ici en jeu l'esprit de 1977 qui rendit possible la transition pacifique"
En d'autres termes, ces 12 journaux catalans attirent l'attention de la société espagnole sur le danger qu'il y aurait à nier après coup ce qui a été le fruit d'un processus démocratique, un texte de loi avalisé non seulement par le Parlement, mais aussi par les habitants de la Catalogne. Et en cela on ne peut que dire: Catalogne 1- PP 0 (c'est Johan Cruyff, nouvel entraîneur de la sélection catalane- si si ça existe- qui doit être content). Car autant l'Etat espagnol- et donc le gouvernement Zapatero, alors en pleine préparation de sa réélection (2006)- a fait preuve d'étonnantes largesses au moment de la négociation de l'Estatut, autant on ne peut que crier avec les journaux catalans à la dénégation de la démocratie quand il s'agit de revenir sur ce qui a été acquis à la suite d'un travail parlementaire et d'un référendum.
Le PP, lui, a aussitôt contre-attaqué en tentant de retourner l'argument de l'atteinte à la démocratie contre les journaux frondeurs, affirmant qu'ils avaient, par leur éditorial conjoint, "mis sous pression le Tribunal constitutionnel" et ainsi nui au bon fonctionnement démocratique du pays. Mais l'un des outils d'une bonne démocratie n'est-il pas justement la liberté d'expression? 
Dans ce feuilleton à rebondissements, reste maintenant à connaître le mot de la fin, celui du fameux Tribunal. On peut d'ores et déjà dire qu'il y a peu de chances qu'il déboulonne l'Estatut, le texte ayant été rédigé pour éviter les plus gros écueils juridiques. Mais surtout, l'impression de front uni qu'a réussi à donner la société catalane à travers cet éditorial est telle qu'il est peu probable que l'instance juridique espagnole ose aller contre cet Estatut conquis de haute lutte par les Catalans. Johan Cruyff appellerait sans doute ça "presser haut".