C'est dimanche, alors allons nous culturer. Je sais pas vous, mais moi je suis d'un naturel assez pessimiste, quitte à être agréablement surpris lorsque les choses tournent mieux que je ne me l'étais imaginé. Avec un tel penchant à surfer sur le vague-à-l'âme (et aimant ça en plus!), il était donc inévitable que je vous parle, un jour ou l'autre, des dites "peintures noires" du sieur Goya, exposées au Musée du Prado. Vous avez vu, elle est sympa, hein, ma ligne éditoriale: je fais en sorte de vous plomber votre dimanche. Mais non, mais non, allez, un peu d'optimisme, que diantre.
Donc, "las pinturas negras", de Francisco de Goya. Une chose est sûre: elles portent bien leur nom. "Noir, c'est noir, il n'y a plus d'espoir": ça, Johnny a dû le pomper sur Goya, c'est pas possible autrement.
Mais pour que nous puissions tous joyeusement déprimer ensemble sur la noirceur de la nature humaine, une petite mise en contexte s'impose.
Nous sommes en 1819. Voilà maintenant 5 ans que les maudits Français de Napoléon ont été chassés hors d'Espagne et que Ferdinand VII, prétendant légitime à la couronne royale, est remonté sur le trône. Si les massacres qui avaient eu lieu en 1808 au début de l'occupation française n'ont plus cours, la vie en Espagne n'en est pas forcément meilleure. A peine arrivés au pouvoir, Ferdinand VII et sa clique ont en effet impulsé une Restauration du tonnerre, enterrant tous les espoirs des libéraux, partisans d'une monarchie constitutionnelle et éclairée. Un camp qui était aussi celui de Goya, désormais revenu de toutes ses illusions sur la capacité des hommes à s'amender.
A titre personnel non plus, cela ne va pas très fort pour le peintre et graveur espagnol en ce début d'année 1819. Certes, on lui a octroyé le droit de conserver son titre de Premier peintre de la Chambre après le retour de Ferdinand VII, mais l'entourage du monarque- qui le considère comme un "afrancesado", un francisé (beurk), perverti par les idées libertaires des Lumières- fait tout pour lui mettre des bâtons dans les roues. A cela s'ajoute que Goya, frappé de surdité depuis 1792, s'enfonce dans un isolement toujours plus profond.
Hanté par ses désillusions et ses fantômes, il s'installe donc début 1819 dans une bâtisse située légèrement à l'écart de Madrid, sur les rives du fleuve Manzanarès: "La Quinta del Sordo" (La Ferme du Sourd). Là, il va peindre pendant 4 ans ce qu'il a souvent dû taire dans des tableaux de commande aux figures forcément imposées ou pire, dans des tapisseries pour la maison royale au style cucu-gnangnan. Et ces spectres de la Guerre d'Indépendance ou ces espoirs morts-nés, ils les peindra directement sur les murs de son habitation, sous forme de fresques qui ne devaient pas forcément donner envie d'aller boire l'apéro chez lui.
Parmi ces images teintées d'effroi et d'amertume, il en existe une peut-être encore plus glaçante que toutes les autres. Certes, elle emprunte son sujet à la mythologie, mais sa thématique est des plus atemporelles qui soient. Elle nous montre "Saturne dévorant un de ses fils".

"Il a un goût bizarre, ce BigMac..."
Pour faire court- au cas où certains voudraient passer à table- Saturne, ou Cronos, son équivalent grec, est le Dieu du Temps. Pour lui, c'est la belle vie, vu que sa journée, à l'inverse de celle de Jack Bauer, fait beaucoup plus que 24 heures chrono. Bon, sauf qu'il reçoit une info, Saturne. Un oracle lui dit qu'un de ses enfants va être à l'origine de sa perte. Du coup, Saturne- qui est quand même un caractère un peu entier, il faut bien le dire- décide de bouffer ses enfants un à un au fur et à mesure qu'ils naissent, ce qui, au passage, en fait quand même l'inventeur du système en autarcie. Mais évidemment, comme dans la mythologie, les oracles sont toujours meilleurs que Météo France, cela ne manque pas : y a un de ses mômes que Saturne n'arrive pas à boulotter- Jupiter, il s'appelle Jupiter 007- et ce petit garnement lui fait effectivement le coup de: "T'es plus dans l'coup, Papa".
Quand Goya peint donc Saturne dévorant un de ses fils, il pense bien sûr en premier lieu au pouvoir politique et militaire qui- peu importe qu'il soit français ou espagnol- n'a pas hésité à faire de la chair à pâté du peuple pour se maintenir à flots. Et la lueur inquiète qui se lit dans les yeux de Saturne, terrorisé à l'idée de se voir destitué, brille jusqu'à nous dans le noir.

Magnifique chute et magnifique tableau.
RépondreSupprimerUne admiratrice.