mercredi 7 octobre 2009

La Lumière Prodigieuse

"La Luz Prodigiosa". La Lumière Prodigieuse. Hé, ho, je vous entends d'ici, hein: "Ca y est, un mois en Espagne, et il a déjà viré Opus Dei". Mais non, vous n'y êtes pas du tout. Ce titre- certes un peu illuminé, je l'avoue- est celui d'un très beau film espagnol, signé Miguel Hermoso (le bien nommé puisqu'ici, ça veut dire "beau") et sorti il y a de cela quelques années. Cette "Lumière Prodigieuse", c'est celle des terres d'Andalousie, et plus particulièrement celle de Grenade, dont le palais de l'Alhambra, les soirs d'été, paraît une véritable rose de feu. C'est aussi celle qui s'oppose à la bouche d'ombre de la Guerre Civile, à la traînée de sang et de poudre laissée, sur ces terres aussi, par les partisans de Franco.

Alhambra, puits de lumière

1936, aux alentours de Grenade. Un jeune paysan, en rentrant de sa journée aux champs, trouve un homme laissé pour mort dans une fosse commune, gravement touché à la tête par un tir à bout portant. Bon bougre, le jeune homme ramène le blessé chez lui et l'y soigne, avant que la peur ne reprenne le dessus et qu'il ne l'abandonne devant la porte d'un couvent. C'est qu'en ces temps-là, il ne fait pas bon être vu en compagnie d'un homme que les Franquistes préféreraient voir six pieds sous terre. 
Les années passent. Notre jeune sauveur est désormais devenu un homme d'âge mûr, qui, comme beaucoup d'Andalous, a été contraint de quitter sa terre natale pour gagner sa vie. Un jour, alors qu'il est de retour au pays, notre homme recroise par hasard le malheureux auquel il avait jadis sauvé la vie. Celui-ci, sorte de marginal illuminé, promène sa longue silhouette de poète maudit dans les rues écrasées de soleil de Grenade. Ses facultés mentales semblent fortement diminuées par ses blessures de l'époque, mais il est vivant. Bien vivant. En premier lieu, c'est la sympathie et la pitié qui poussent à nouveau notre homme vers celui auquel il était venu en aide. Mais bientôt, ce sera une véritable fascination, et même aussi un peu l'appât du gain. Car un beau jour, en lisant le journal, notre Bon Samaritain est assailli d'un doute qui manque de le faire tomber de sa chaise: les circonstances de l'assassinat manqué, l'année, le lieu, mais oui, tout concorde… Et si ce rescapé des horreurs de la Guerre Civile n'était pas qu’une victime anonyme parmi tant d’autres, mais une légende que tout le monde croit morte, une voix jadis vibrante que tout le monde croit éteinte: le grand poète andalou Federico Garcia Lorca?
Garcia Lorca pose sur la plaza Santa Ana, à Madrid 

Etrangement, l'histoire de la "Luz Prodigiosa" rencontre aujourd'hui quelques résonances avec l'actualité espagnole. Ces derniers jours, les ultimes "obstacles" à la réouverture de la fosse commune où l’on pense que Garcia Lorca et certains de ses compagnons d’infortune ont été jetés après avoir été fusillés par des sympathisants franquistes, semblent en effet avoir été levés. Ces obstacles, c'étaient les protestations de la famille de Garcia Lorca elle-même, qui estime qu'il ne sert à rien de déterrer une histoire dont la fin a de toute façon déjà été écrite. "Qu'on le laisse reposer en paix et que toutes les victimes tombées sous les balles franquistes soient traitées de manière égalitaire", avait déclaré il y a peu la nièce du poète, Laura Garcia Lorca. Il semble qu'elle ne sera pas exaucée. Car les descendants d'autres victimes dont on suppose qu'elles se trouveraient dans la même fosse que Lorca ont eux souhaité que les corps de leurs proches soient identifiés, puis transférés vers une "sépulture plus digne".
Fin octobre, la communauté autonome d'Andalousie devrait donc- à moins d'un ultime revirement- procéder à l'exhumation des corps que l'on pense être ceux du poète et de ses frères de destin. D'après les récits de l'époque, cinq personnes au total, avec Lorca. Toutes invitées à l'aube du 19 août 1936 à aller faire un "paseíllo"- une "promenade"- en compagnie de braves Grenadins exécutants de la parole franquiste. Une promenade dont ils ne sont évidemment jamais revenus. 
Devant le désir de plusieurs descendants de victimes, mais aussi d'une association pour la mémoire historique de Grenade, d'en avoir le coeur net, la famille de Lorca n'a finalement pu imposer qu'une seule condition aux travaux d'exhumation: elle s'est réservée le droit d'identifier ou non ce que l'on supposera être le corps de Lorca, et il est probable qu'elle ne le fera pas. Laissant ainsi- et c'est tout à fait dans l'esprit de Lorca- un peu de place au mystère et au rêve: celui de croire que le poète a finalement survécu à ses blessures et est mort, vieil homme, en regardant une dernière fois le soleil répandre sa lumière sur cette terre qu'il aimait tant. Une Lumière Prodigieuse.

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